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Tensions, mutations et crispations de la société d’Ancien régime en France

6 Mai 2020 , Rédigé par GUEDON Jean - Jacques Publié dans #Récit pour les experts 2de

Tensions, mutations et crispations de la société d’Ancien régime en France

Tensions, mutations et crispations de la société d’Ancien régime en France

Un autre récit pour les experts

 

Une société peut se définir un ensemble d’êtres humains vivant en groupe organisé. Elle est aussi le milieu dans lequel quelqu’un vit, caractérisé par ses règles, sa culture, ses modes de production, ses intérêts communs… Une telle définition pose problème dans la période qui nous intéresse : les XVI-XVIIIe s. L’Etat est en construction (cf cours), les territoires et leurs habitants sont hétérogènes, les conditions de vie sont souvent précaires et la croissance, le progrès ne sont pas des buts en soi. On ne peut donc penser les sociétés d’Ancien régime avec nos principes et valeurs.

 

1. Tableau d’ensemble, les fondements de la société d’Ancien régime en France

La société d’Ancien régime c’est d’abord un milieu dans lequel tous les indicateurs de croissance sont faibles. 

Sur le plan démographique, la population augmente peu sur les trois siècles : 15M d’hab. en 1500, 28 M en 1800 en France (dans ses limites actuelles). Le taux de natalité est élevé mais le taux de mortalité aussi, l’accroissement naturel est donc faible. Vers 1750, l’espérance de vie à la naissance n’est que de 25-30 ans car la moitié des enfants meurent avant 10ans ! De plus, l’âge au mariage, et donc du 1er enfant, reste tardif, le nombre d’enfants par femme est donc moins élevé que dans les autres pays d’Europe. Au XVIIIe s., la hantise du déclin démographique est très présente, ce que beaucoup attribuent à un châtiment divin contre la monarchie. 

La croissance est également faible sur le plan économique. Car la société et l’économie sont essentiellement rurales, fondées sur l’autoconsommation de cultures à faible rendement et d’une petite industrie (textile, métallurgie, verrerie…) qui permet de dégager quelques revenus. 80 à 90% des Français sont des ruraux vivant dans un milieu fortement hiérarchisé, constitué de la seigneurie (espace juridique) ou de la paroisse (communauté de croyants confiés à un curé). L’espace vécu de la majorité des Français est très limité, environ une journée de marche, au-delà c’est l’étranger !

La société d’Ancien régime est une société d’ordres, c’est-à-dire de groupes définis par leur activité principale : ceux qui prient, les clercs ; ceux qui combattent, les nobles ; ceux qui travaillent, les paysans. Chaque groupe possédant ses devoirs et ses privilèges, c’est-à-dire des distinctions, des honneurs et des avantages économiques. La société est pensée comme un corps dont chaque groupe social est un membre doté d’une fonction précise. Toute revendication est perçue comme une maladie de ce corps, toute volonté de changement est considérée comme nuisible pour toute la société. Tout au long de la période, cet idéal de société est remis en cause … En outre, il n’empêche pas l’émergence de catégories sociales aisées, détentrices de terres ou de pouvoirs. Dans les campagnes, ce sont des propriétaires terriens, des fermiers (exploitants de terres et droits seigneuriaux contre une redevance, le fermage) ; dans les villes ce sont des bourgeois commerçants, ce sont des officiers (lettrés ayant acheté une charge administrative ou judiciaire). Ces nouveaux groupes sociaux aisés sont de plus en plus nombreux au XVIIIe s ; alors que la société reste divisée en ordres dont les deux les plus privilégiés ne constituent toujours que 3-4% de la population. Cela génère des tensions et des crispations…

 

2. Crispations et tensions dans la société française du XVI au XVIIIe s.

 

Ce sont d’abord des tensions et crispations contre l’Etat. Au XVIIe s. L’Etat royal connait un indéniable renforcement, il veut concentrer les pouvoirs entre les mains de quelques personnes et contrôler toute la société (cf cours). 

Ce sont d’abord les membres du clergé, les évêques, les prêtres… Si le roi catholique a un pouvoir de droit divin, il doit compter avec le pape qui est l’autorité supérieure du clergé. Les rois de France ont toujours appuyé l’émancipation du clergé français à l’égard du pape, c’est le gallicanisme. En même temps, les clercs français ne veulent tomber sous l’emprise du roi. Or religion et politique sont étroitement liées, la position des rois face au pape et aux clercs a constamment changé en fonction de leur intérêt : lutte/alliance avec le pape ; tolérance/condamnation des courants religieux dissidents ; rejet/alliance avec les partis catholiques rigoristes (Ligue au XVIe s., parti dévot au XVIIe s.). 

Ce sont aussi les protestants, qui représentent environ 10% de la population française au XVIIe s. Les édits de tolérance prennent fin en 1685, avec la Révocation de l’Edit de Nantes (l’Edit de Fontainebleau). Le gouvernement de Louis XIV contraint les protestants à se convertir ou à quitter le royaume. Il faut attendre 1787 pour qu’un nouvel édit de tolérance concernant les juifs et les protestants soit promulgué.

Crispations de l’aristocratie, c’est-à-dire de la haute noblesse, des Grands, ou des Princes. La haute noblesse, qui a toujours été associée au gouvernement et à la guerre, se retrouve écartée du pouvoir sous les régimes de Louis XIII et Louis XIV. Les souverains veulent réduire les réseaux d’influence de la noblesse. En effet ces réseaux fonctionnent sur le clientélisme, c’est-à-dire des liens personnels et de fidélité entre nobles, avec des obligations et des avantages réciproques. La plupart des fonctions en province sont attribués par le jeu des clientèles, et la cour était le lieu pour étendre ses liens de fidélité. En limitant la place des Grands à de simples courtisans attendant les faveurs du roi, la monarchie absolue a radicalement modifié la place de la noblesse dans l’Etat sans pour autant remettre en cause sa place dans la société. Les rois et leurs ministres ont construit leur propre réseau de clientèle afin de supplanter ceux des Princes. Mais l’aristocratie s’est révoltée à plusieurs reprises au début du XVIIe s., non pas pour renverser le souverain, mais pour revenir à l’état antérieur et dénoncer les abus d’autorité du roi. Toutes ces tentatives échouèrent. Sous Louis XIV, les Princes changent d’attitude, participent aux rituels de la cour à Versailles en espérant des honneurs et des pensions. 

Crispations et rébellions des populations rurales et urbaines en France aux XVII et XVIIIe s. Les révoltes frumentaires (de subsistance), antifiscales et contre les droits seigneuriaux sont nombreuses et de grande ampleur au XVIIe s. obligeant le pouvoir à utiliser la force mais aussi à faire des concessions. Au XVIIIe s., malgré les progrès économiques et sociaux, les révoltes sont endémiques, les historiens évoquent la « rébellion française ».

Ce sont aussi des tensions et des crispations au sein de la société elle-même en raison de la fermeture des ordres et de la faible mobilité sociale. Les ordres privilégiés sont des ordres quasi fermés. L’anoblissement est peu fréquent et dépend des circonstances. Le roi récompense quelqu’un par un titre de noblesse, mais ces anoblissements sont rares. L’accès à la noblesse se fait surtout par l’acquisition d’une seigneurie ou l’achat d’une charge anoblissante (l’office). Or, avec le développement des administrations de l’Etat, c’est ce dernier moyen qui est le plus fréquent et permet au gouvernement de se constituer un réseau de nobles fidèles. Les crispations de la société s’expriment par une violence forte, que les souverains n’ont cessé de combattre. Au XVIe s., dans les cours, la civilité, les règles de courtoisie, de savoir-vivre et de politesse apparaissent. Le siècle suivant, le pouvoir royal réprime la violence des nobles en interdisant les duels, il veut s’approprier le monopole de la violence légitime. Au XVIIIe s. la monarchie absolue est devenue un Etat policier, utilisant tout un réseau d’informateurs, autant pour contrôler les idées qui circulent, que de combattre les crimes et délits.  Toutefois, tensions, crispations n’empêchent pas des mutations importantes dans la société française, surtout au XVIIIe s…

 

3. Les mutations de la société française

La société peut être perçue comme le milieu dans lequel les Français vivent. 

Ce milieu peut être caractérisé par des idées et des pratiques culturelles. Or, le XVIIIe siècle est traversé par des idées nouvelles dans les domaines politiques, économiques et scientifiques. Ces idées circulent mieux, d’abord parce que les hommes se déplacent plus facilement, mais aussi parce que des espaces de libertés leur permettent d’être publiées et diffusées. Le XVIIIe s. c’est le temps des idées libérales.  

Sur le plan politique, c’est l’affirmation que tous les hommes naissent libres. La liberté est un droit naturel, inhérent au statut d’homme. Ensuite, tous les hommes sont égaux en droits, cette égalité est garantie par la loi. La loi est l’expression de la volonté de tous les hommes, non pas de celle du Roi, et tous les hommes doivent la concevoir et la respecter. La loi protège l’homme contre l’arbitraire de la justice royale, notamment en le préservant d’un emprisonnement sans jugement. Pour garantir ces droits et libertés, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire doivent être séparés. Indéniablement ces idées politiques s’opposent à la monarchie absolue et à la société des ordres.

Sur le plan religieux, tout homme doit pouvoir vivre sa foi. Les libertés de conscience et de culte doivent être reconnues, toutes les religions étant placées sur un pied d’égalité. C’est le rejet de la religion officielle, la religion d’Etat. La diversité religieuse est la garantie de la tolérance contre la domination d’une Eglise trop riche et puissante.

Sur le plan économique « le laisser faire et le laisser passer » dominent. L’idée nouvelle est le libéralisme économique, une idéologie née en Angleterre. Elle défend les libertés de commerce, d’entreprendre et rejette les taxes et les privilèges qui empêchent l’activité économique. Comme la France est un pays essentiellement agricole, les Français adaptent le libéralisme en considérant que l’agriculture la seule source de richesse du pays : c’est la physiocratie. Libéralisme économique et physiocratie sont les premières véritables idéologies économiques. Jusque-là, l’économie n’était perçue que comme un instrument de puissance au service de l’Etat, elle servait à amasser de l’or et de l’argent, notamment grâce aux manufactures et au commerce. Cette politique économique mise en place sous Louis XIV par Colbert et Louvois s’appelle le mercantilisme. Elle a permis à la France de devenir la première puissance économique mondiale à la fin du XVIIe s. Au siècle suivant, le libéralisme économique favorise l’expansion du commerce, le progrès technique et l’émergence de nouvelles catégories sociales issues de l’industrie et du commerce.

Le milieu du changement et des idées nouvelles est la ville, qui rassemble entre 15 et 20% de la population. S’y côtoient les ordres privilégiés, la petite noblesse issue de l’administration (officiers) et la nouvelle élite commerçante et industrielle. Elle est surtout le lieu de la circulation des idées et des nouvelles sociabilités. Au café, dans les bars, les lieux de spectacle et dans la rue, les gens se rencontrent et échangent des idées. L’oralité y domine, peu de personnes peuvent lire les journaux et les feuilles imprimées, mais une opinion publique nait dans la deuxième moitié du siècle. Les lettrés et l’élite ouverte aux idées nouvelles (on dit aussi « éclairée ») se rencontrent dans les clubs, les sociétés savantes et surtout dans les salons. Les salons sont des lieux de sociabilité, de lecture et de débats. Leur devise est «plaire et instruire », ils sont donc des lieux où l’éloquence, l’humour et le talent priment, les réputations des intervenants peuvent s’y faire ou s’y défaire. Le salon est un phénomène essentiellement français et parisien, il est présidé par une femme influente, éclairée, bourgeoisie ou noble.  A date régulière, autour d’un repas, les élites politiques, économiques, culturelles et scientifiques françaises ou étrangères de passage débattent avec une grande liberté de ton et de critique. 

Mais les changements concernent surtout les milieux urbains aisés…

 

4. Les femmes dans la société française d’Ancien régime

 L’étude de la place et du rôle des femmes permet de mesurer les limites des changements sociaux. Les femmes sont les victimes de préjugés forts, souvent d’origine religieuse, d’enjeux importants autour du mariage et des héritages et de violences dans les contextes difficiles. Plusieurs figures féminines peuvent l’illustrer.

La sorcière. A la fin du XVIe s. et au début du XVIIe s. environ 50 000 femmes ont été exécutés pour sorcellerie en Europe. Il y a dans une France dominée politiquement par les hommes une véritable peur des femmes. Son origine est autant religieuse (femme coupable de péché originel, attirée par Satan) que politique (femme contestataire, souvent à l’origine des émeutes), sociale et culturelle (la femme est naturellement imparfaite, capable de vertu mais que sous le contrôle de l’homme). Ainsi en période de crise politique, sociale et morale, quand les croyances populaires rencontrent les intérêts des religieux et des princes, les femmes sont souvent les premières victimes.

La princesse et la maîtresse. Le rôle des femmes dans le maintien de la monarchie est essentiel. Si en France, une femme ne peut régner, elle constitue un gage concret de stabilité et de paix entre les princes au travers des alliances matrimoniales. C’est avec l’infante du roi d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche, que Louis XIV est marié en 1660. Les épouses des princes ont pour mission de donner un héritier mâle à la couronne. Certaines ont beaucoup d’enfants et peuvent mourir en couche, comme Claude de France, la femme de François 1er, qui meurt d’épuisement à 25 ans après la naissance de son 7e enfant (1524). Les maitresses du roi peuvent exercer une influence importante à la cour. A celle de Louis XV, Madame de Pompadour (1712-1765), maîtresse du roi de 1745 à 1750, continue à exercer une influence importante à la cour jusqu’à sa mort. Elle favorise tel ou tel candidat à un ministère, elle soutient le parti philosophique contre celui des dévots. 

La scientifique éclairée. Des femmes ont fait le « siècle des Lumières » par l’intérêt qu’elles ont porté aux nouvelles idées et par les travaux qu’elles ont menés pour faire progresser les connaissances. Les matières ne sont pas cloisonnées, les hommes et femmes des Lumières sont curieux de tout et ont une maitrise approfondie des lettres, des arts et des sciences. L’une des plus célèbres est Emilie du Châtelet (Gabrielle Emilie Le Tonnelier de Breteuil, 1706-1749). Femme de la cour, marquise du Châtelet par son mari, académicienne, elle devient la maîtresse de Voltaire pour une quinzaine d’année en 1734. C’est le philosophe, qui la considère comme son égal, qui la pousse à traduire en français les Principes mathématiques de Newton. Elle meurt à 43 ans, après un accouchement difficile en même temps que son enfant.          

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